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Pokemon Go : récit d’une réalité augmentée

Par un samedi ensoleillé du mois de février, j’ai profité du beau temps pour suivre un groupe de joueurs de Pokemon Go au parc de la tête d’Or. Lancée en 2016, l’application semblait presque avoir disparu pour les noobs comme moi. Pourtant, les quartiers de Confluence, Part-Dieu et Tête d’or cachent aujourd’hui une toute autre réalité, cette fois-ci augmentée.

Image de mise en avant : © Miguel Montaner

© Agar Agar - Fangs out

Nous nous sommes donnés rendez-vous à 11h devant le commissariat de Jean Macé. Il s’agissait d’un “community day”, soit une occasion mensuelle pour les joueurs et joueuses de se regrouper pendant trois heures et obtenir un pokémon particulier avec une attaque spéciale.  Alors que je m’attendais plus ou moins à rencontrer des personnes assez ressemblantes aux personnages de Big Bang Theory, premier étonnement : mes 6 acolytes sont tous et toutes très différents les uns des autres.

Âgés de 13 à 33 ans, braqués sur leur portable, ils m’adressent un large sourire.

T’es venue en observation ? Tu fais ton safari ?” me demande l’un d’entre eux, taquin, visiblement plein d’humour. Il s’agit du plus âgé, qui s’empresse de me montrer sa poké ball : “c’est pour attraper des pokémons sans avoir besoin de sortir mon portable, c’est un peu de la triche mais bon, elle a bien deux portables” me dit-il en désignant sa partenaire de jeu qui tient en effet deux portables.

J’apprends que cela sert à faire évoluer ses comptes, se faire des échanges personnels et “flyer”, joli néologisme qui désigne la capacité à tricher sur son GPS pour chasser des pokémons situés dans de plus grandes villes.  

Il existe en fait une véritable inégalité entre les mégapoles et les campagnes dans ce jeu qui, tout à la fois, transmute le monde réel tout en reproduisant ses structures.

Pendant que le bus nous mène vers le parc de la tête d’Or, je les observe, souriants, passionnés par leur activité. L’un d’entre eux, le plus jeune, semble timide et ses yeux restent rivés sur son portable, pour venir se poser sur moi lorsque je pose des questions. Plutôt fatigué, le jeune homme s’illumine lorsqu’il m’explique les astuces, et je sens là que je suis réellement rentrée dans une subculture qui a ses propres codes.

Nous arrivons dans le parc, et chacun sait où aller. Je les suis, la valse commence : nous nous arrêtons en moyenne toutes les 5 minutes. Je prends le temps d’observer leurs techniques, leurs styles de jeux, tout en appréciant la brise et les statues du parc.

Soudain, je remarque un autre groupe, également rivé sur son portable, qui s’approche : un raid a commencé.

Une joueuse m’offre son deuxième portable afin que je l’aide à attraper Palkia, Pokémon aussi légendaire pour eux qu’inconnu pour moi. Bien évidemment, j’échoue à la tâche, mais l’autre groupe semble plus chanceux. Ils sont tous beaucoup plus âgés, d’une cinquantaine d’années, et paraissent particulièrement concentrés

Nous continuons notre balade, ponctuée de ses 5 minutes de pause, de blagues, de cigarettes pour certains. Je remarque graduellement que toutes celles et ceux qui se baladent dans le parc n’ont pas les mêmes intentions : certes, les traditionnelles familles qui font du vélo avec leurs enfants sont de légion, mais les autres semblent avoir trouvé le bon prétexte pour chasser des pokémons. Il y a ce père qui, les yeux rivés sur son portable, ne fait plus attention à son fils qui lui montre ses figures de trottinette. On trouve également un autre père qui joue à Pokémon Go avec son fils. Il s’en dégage une belle complicité.

Différents profils, tous âges confondus, et toutes occupations confondues, s’assoient au parc pour chasser les pokémons pendant que les autres se font tirer par la laisse de leur chien.

Cette balade m’amuse : pendant que le soleil décline, deux réalités se juxtaposent simultanément. Le verdoyant des plaines de Pokémon go rejoint le rosé des bâtiments de Lyon. L’une des joueuses m’apprend que le travail de cartographie du jeu est particulièrement important : le risque de voir des joueurs tomber dans des lacs ou rentrer par effraction est réel. Elle m’apprend également que le jeu crée régulièrement des évènements spéciaux reliés à l’actualité : aujourd’hui, pour la Saint-Valentin, les pokémons sont roses. Un jeu qui connaît décidément bien les ficelles.

Les quartiers de Confluences ou de la Part-Dieu ont notamment acheté des arènes qui incitent les joueurs à s’y rendre, le joueur s’arrêtant souvent, Pokémon Go représente en effet une aubaine de fréquentation.

Après nous être timidement salués, une idée reste en tête : l’obligation que crée l’application pour ses joueurs de sortir, de s’organiser en équipe, de pouvoir compter jusqu’à ses calories et ses kilomètres parcourus relève de la prouesse. Malgré le petit haussement de sourcil que peut procurer cette activité aux non-initiés, elle permet toutefois à des personnes radicalement différentes de se rencontrer autour d’un divertissement commun, et d’explorer la ville autrement.

Entre la pilule bleue, et la pilule rouge, les joueurs de Pokémon Go semblent avoir choisi le pourpre.

 


Emmanuelle Renault

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