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ITW : IN AETERNAM VALE, 30 ANS DE MUSIQUE ELECTRONIQUE

In Aeternam Vale : Non, la techno n’atteignait pas du tout la France. En 1981 il y’avait les radios nationales (France Inter), et les radios périphériques (Europe 1, RTL, RMC). Il n’y avait aucune autre radio. Les ondes c’était l’état ! Les radios libres sont apparues en 81-82 quand Mitterrand les a autorisées. Un peu partout dans Lyon on retrouvait des petits disquaires qui se spécialisaient dans certains types de musique, mais aussi la Fnac avec une plus grande offre. La musique électronique ne passait pas : on était dans le Post-Punk, la New Wave. Il n’y avait que deux salles de spectacles : le Palais des Sports et le Palais d’Hiver qui a été détruit depuis. C’était une autre époque.

© Minimal Wave
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Pourtant, tes premières créations datent des années 80! Comment as-tu pu entrer aussi tôt dans la musique électronique  en France?

Je me rappelle du tout premier morceau de musique électronique que j’ai écouté : Radioactivity de Kraftwerk (1975), j’avais 10 ans. Ce morceau n’avait rien à voir avec cette variété qu’on avait l’habitude d’écouter à la radio (Claude François, Gerard Lenorman ; Johnny Halliday, un peu de Bowie). Ce single de Kraftwerk m’est donc resté.

Ensuite est arrivé le Disco (77-78) – Donna Sumer & Giorgio Moroder – I feel Love ; Lipps Inc – Funky Town. J’aimais bien le Rock’n’roll, les choses rythmiques et répétitives comme les tous premiers enregistrements d’ACDC : phénoménaux et super efficaces ; il n y’a quasi pas de notes, la basse est là juste pour soutenir le kick. Ensuite l’arrivée de l’album jaune des Sex Pistols super bien produit, avec une guitare rythmique qui appuie la basse et la batterie. C’est dur à croire mais je pense que ces groupes de Rock préfigurent cette musique électronique minimale qui arrive après. Le Rock m’a conduit à la musique binaire. A l’époque je jouais dans des groupes Rock / Punk. J’en avais marre de toujours attendre les autres membres, à dépendre d’eux, surtout qu’en ces temps-là les rendez-vous étaient bien plus improbables : il fallait juste attendre. J’ai donc eu envie de faire de la musique tout seul !

© Minimal Wave
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J’avais en tête de travailler avec des synthétiseurs et des computers,  j’étais attiré par ces nouvelles techniques qui me semblaient être mon avenir musical. Sans avoir à attendre le batteur, le bassiste, le chanteur : être tous les instruments à la fois.  J’avais envie de faire de la musique chez moi, tout le temps, quand je voulais. J’ai commencé à acheter des petits instruments qui n’étaient pas chers à l’époque, comme le CS01 chez Yamaha, et la SR 88 (une petite boîte à rythme programmable avec 4 sons sur 16 pas). Ce que je produisais était très expérimental, je ne savais pas vraiment ce que je faisais, ni où j’allais (82-83).

Je n’écoutais quasi pas de musique. J’en faisais. J’avais cette idée un peu mégalomane de vouloir tourner en autarcie, pour pouvoir produire quelque chose qui m’appartient. Quand j’écoute de la musique, je me laisse assez vite influencer,  ce n’est plus moi pour le coup. Je ne sais pas comment les écrivains travaillent, mais j’ai besoin de silence pour faire de la musique et non pas d’écouter des choses autour de moi qui vont plus me parasiter que m’inspirer.

En 89 sort « Ultrabase », répertorié comme un des 25 meilleurs titres dub techno du monde…

Ce n’est pas sorti. Je l’ai oublié, il a été enregistré au milieu de trucs qui n’ont rien à voir ; je ne l’avais fait écouter à personne, car ce genre de morceaux n’existait pas.

Au final avec cette ancienneté on pourrait te considérer comme un précurseur, étant donné que le premier morceau Dub Techno reconnu est sorti en 1991 avec Maurizio

Je pense que tous ceux qui ont utilisé ces machines ont été des précurseurs. Et puis au final, ce n’est pas écrit que c’est de la Dub Techno. Je ne me suis jamais intéressé aux problématiques de styles.

Que signifie être un DJ pour toi ?

Je n’ai jamais été DJ, je ne joue jamais la musique des autres en définitive, je ne sais même pas me servir d’une CDJ. J’aurais à mélanger deux disques vinyle je serais bien emmerdé !

Je joue. Je ne sais jamais comment je vais évoluer, même si j’ai la trame principale des morceaux dont je me sers pour pouvoir les reconstruire. J’ai besoin de ne pas savoir ce que je vais faire. Ça peut arriver que je ne sois pas content du résultat… Après je connais mes machines par cœur. En fonction du Sound system, en fonction des gens…, je vais lancer des choses différentes à chaque fois, c’est vraiment des lives. Je me laisse inspirer par ce qu’il se passe devant moi. Il n’y a que l’ossature du morceau qui est sur l’ordi. Ce n’est pas une piste dure, je reconstitue le morceau original. Je fais la même chose que dans le Rock sauf que je suis tout seul avec un modulaire, une boîte à rythme, un ordinateur, un filtre, et une console qui me permettent de jouer sur scène un morceau qui n’est jamais tout à fait le même.

D’ailleurs tu utilises tes machines comme de vrais instruments sur certains morceaux…

C’est pour m’amuser, et pour ne pas simplement poser mon matos sur la table. Je me moque un peu des musiciens qui font gaffe à leurs machines, qui ont peur que ça se casse. J’aime bien faire ma petite rock star, secouer les machines. Parfois ça se casse, je les répare après. Aux concerts où j’allais on mettait le feu à la guitare ! Je ne vais pas casser une modulaire à chaque fois, mais j’aime que les gens aient cette sensation qu’on joue pour eux ; qu’on partage.

En tant qu’autodidacte, quel enseignement t’a apporté la musique ?

J’avais besoin de la musique, j’ai un passé assez chargé, je n’ai jamais été très facile jusqu’à des jours récent.La musique c’était mon alternative pour communiquer, pour exprimer mes émotions. Dans l’éducation que j’ai reçue de mes parents, les émotions, il fallait les cacher, il ne fallait pas dire ; il ne fallait pas montrer. La musique c’est un langage ! C’est un langage « organique ».  Les bruits industriels qui entourent mon métier, les bruits répétitifs dans un process de production peuvent être inspirants. Mais aussi tous les bruits naturels : le vent, l’eau, les pulsations liées au corps, les battements du cœur, la respiration, la marche. Je revendique cet aspect organique qui inspire ma musique binaire.

J’ai des montagnes de trucs qui ne sont pas publiés, je suis tout le temps en train de travailler sur des projets divers et variés, j’ai besoin de toujours faire de la musique, c’est mon moyen de communiquer. Je ne construis pas mes musiques comme un projet. J’ai plutôt tendance à me laisser guider par les machines quand je les allume. Mon approche est plutôt artistique en tant que concept que technicienne.

Tu restes beaucoup dans l’ombre et il est rare de te voir jouer…

Si j’écoutais mon agent je jouerais toutes les semaines, et je ne veux pas ça. Je ne veux pas perdre le feu sacré, le plaisir de jouer. C’est pour ça que je ne joue qu’une fois par mois environ. Ce qui m’intéresse c’est faire plaisir aux gens, et me faire plaisir quand je suis sur scène.

Etre musicien et avoir un métier… Tu arrives à concilier les deux  facettes?

J’en ai besoin ; pour équilibrer mon Dr Jekills et Mr Hyde !  Je ne peux pas aller complétement d’un côté ou complétement de l’autre. J’ai deux métiers. Je connais des gens qui sont investi complétement dans la musique. Je vois bien comment  ils envisagent les choses, certains gagnent bien leur vie dans ce milieu. Mais ça peut déconnecter de la réalité. Le simple fait d’une soirée, d’un lieu pour danser, désinhibe, on est dans une bulle hors du temps. Il peut arriver que ceux/celles sur scène se déconnectent encore plus

Est-ce que tu te rends à des soirées à Lyon pour y voir des artistes jouer ?

Spontanément, non. La scène live n’est pas forcément le meilleur moyen de découvrir la musique de quelqu’un, j’ai besoin d’écouter chez moi avec mes enceintes pour mieux apprécier. Et Lyon a toujours été assez conformiste en termes de musique.

Dans tes musiques, chaque fréquence trouve sa place, et se fait entendre distinctement. Est-ce que les Sound System qui les retranscrivent rendent justice à ces sonorités ?

Lorsque tu envoies beaucoup de son dans une salle, tout a une importance capitale : Comment vont être réglés les amplis ? Comment vont être équilibrées les fréquences entre elles ? Comment va-t-on dimensionner les puissances par rapport au lieu ? Qu’est-ce qu’on va faire dans le lieu lui-même pour que les fréquences se répartissent correctement ? … Tout ça demande une étude complexe. Si tu veux faire les choses bien, le budget peut vite exploser, et on obtient très rarement des systèmes parfaits.

Le seul Sound System qui m’a fait tomber de ma chaise c’est celui de Fabric (Custom Design) à Londres, qui est pour moi de loin le meilleur Sound System dans un club. Le plus important dans un SoundSystem n’est pas la marque ;  Funktion One a très bien su se placer, c’est comme Adidas  pour les Stan Smith, est-ce que c’est les meilleures baskets ? On ne sait pas, mais c’est les plus vendues !

Make x Lyon était allé te voir à la première édition de Shake Your Classics au Sucre. Toute la salle, même les plus âgés avaient dansés sur ton set techno qui clôturait une soirée de musique classique. Quel souvenir en gardes-tu ?

Un très bon souvenir ! Je ne savais pas ce que j’allais jouer. Je me suis dit que je n’allais pas écraser les musiciens classiques en commençant avec du binaire 130. J’ai dû tenir 20 min à faire un peu dans l’expérimental, et ensuite j’ai tilté ! J’ai envoyé un peu de basses pour voir,  et c’était parti. J’utilise des fréquences de basses qui même quand elles sont amplifiées très forts n’agressent pas les oreilles. Les musiciennes de C Barré sont venues me féliciter toutes les trois à la fin ; et je leur ai dit « Mais vous savez je ne fais que toucher des boutons », et l’accordéoniste me répond :  «Moi aussi ! ». Ça m’a touché, je me suis dit « Je suis un musicien alors », ça m’a fait plaisir. Je ne m’estime pas forcément musicien, car je suis autodidacte d’une part, et incapable de déchiffrer une partition ; je ne travaille qu’à l’oreille. Par contre je sais pertinemment quand une fréquence est juste ou fausse !

Qu’aimerais-tu dire aux personnes qui sont touchées par ta musique ?

Ça me touche qu’ils soient touchés par ce que je fais, c’est un effet collatéral de la musique. Je me sens moins seul derrière mes machines. On en revient à cette question du langage, de la communication avec les autres, et à cette difficulté de sociabilité que j’avais. Jusqu’à très tard je me suis senti seul, isolé ; et aujourd’hui savoir que je partage ces émotions que j’ai en moi et que je mets en note fait que je ne me sens plus comme ce vilain petit canard que je me sentais jusqu’à 35-40 ans. C’est physique.

 


Jennifer Pariente

Rédactrice Make x France
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