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Interview de Ludo, disquaire chez Tiki Vinyl Store

A la recherche de nouveaux vinyles qui viendraient compléter ma collection – aussi petite soit-elle – je me baladais dans le 1er arrondissement de Lyon pour trouver la perle rare. C’est dans les pentes de la Croix-Rousse que j’ai trouvé mon bonheur, chez Tiki Vinyl Store. Ludo, son gérant, m’a laissé lui poser quelques questions sur sa boutique, son quotidien, mais aussi sur Internet, le streaming et le business des maisons de disques. Rencontre avec un personnage atypique, fan incontesté de Queen et passionné de musique.

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Bonjour Ludo, première question et pour faire connaissance, qui es-tu ?

Je m’appelle Ludo, j’ai 48 ans. Je suis dans le milieu de la musique depuis un petit moment déjà, ça va bientôt faire 26 ans. Et je vends des disques. J’ai commencé à en vendre en 1989, quand j’étais étudiant. J’ai travaillé en maison de disques, et aussi travaillé dans deux FNAC à l’époque, dans les années 90. Et me voici aujourd’hui disquaire indépendant, ici à Lyon, dans le quartier des pentes de la Croix Rousse.

Qu’est-ce qui t’a poussé à ouvrir une « boutique de musique »? Il y a une histoire derrière, une passion enfouie depuis toujours, ou c’est juste venu « comme ça » ?

J’ai travaillé dans une maison de disques à Paris pendant 12 ans, et si tu veux, mois par mois, on voyait la chute, notamment à cause du téléchargement légal, illégal, et ainsi de suite. Alors je me suis dit, ouvrir une boutique de musique avec la connaissance du milieu que j’avais, avec ma propre connaissance musicale, pourquoi pas ? Alors il fallait le faire. Et, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Donc il fallait se lancer. Et c’est ce que j’ai fait.

Là je suis sur le projet depuis un an et demi à peu près, et ça fait un an que j’ai ouvert Tiki Vinyl Store, en solo, en tant que disquaire indépendant.

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Pour toi aujourd’hui, être disquaire indépendant, est-ce que ça change de ton monde d’avant en maison de disques ? C’est complètement différent ?

Il y a toujours la connexion avec la musique bien sûr. Quand t’es en maison de disques, tu parles de musique toute la journée. Quand t’es disquaire et bien… tu parles aussi de musique toute la journée (rires). Tu te sers aussi de ton expérience. Aujourd’hui je me sers de mon expérience sur mes 25 dernières années pour essayer de faire ce métier de disquaire. On oublie souvent d’ailleurs que disquaire, c’est un véritable métier. Y a ce côté très romantique de vendre des disques, mais il faut être organisé, savoir gérer, il faut acheter en conséquence, connaître les bons disques, prendre le temps de, et c’est ça qui est important aussi. Mais après oui, ça change d’un côté car tu gagnes pas ta vie de la même façon.

Et ta journée type, qu’est-ce que c’est ?

Ma journée type, elle commence le matin, même si je n’ouvre qu’à 13h30. Je commence dès 10h pour chercher des disques, les commander, essayer d’écouter des nouveautés, tu vois. L’objectif c’est à la fois d’avoir de la nouveauté, toutes les semaines, mais aussi d’avoir les disques que j’ai dans mes bacs, le « fond de catalogue ». Je regarde tous les jours ce que me proposent mes fournisseurs, je travaille avec une quinzaine de distributeurs : les maisons de disques, les labels, et autre. Et puis l’objectif aussi c’est de trouver les bons disques, pour que mes clients, à chaque fois qu’ils viennent, puissent trouver des disques différents, et que ça puisse les intéresser.

Ça doit être comme une satisfaction quand tu trouves ce qui plait aux gens, non ?

Oui il y a un peu de ça aussi. Il faut en fait se caler à sa clientèle, la connaitre, l’écouter, être attentif. Aujourd’hui, il y a de nouveaux pressages toutes les semaines, et tu trouves des petites perles. Tu te dis « ahhhh cet album devrait plaire », et puis tu le choisis. Après c’est à moi de l’avoir, de le commander, de le conseiller. Ou simplement parfois je le mets dans les bacs et je vois si ça peut évoluer. C’est objectif, mais aussi subjectif, il y a un peu des deux.

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Du coup tes clients, c’est quoi leur profil ? Des férus de musique qui connaissent ta boutique, ou de simples curieux qui entrent par hasard ?

Il y a un peu des deux, c’est un peu disparate. Là je suis dans un quartier où il y a beaucoup de touristes, enfin, c’est le quartier de la Soie, donc les gens se déplacent. Cette semaine j’ai eu des espagnols, un couple de néozélandais… Et puis il y a aussi les gens qui connaissent la boutique et qui reviennent, mais il n’y a pas de clientèle type. Du coup tous les jours, je ne sais pas vraiment ce que je vais vendre, et à qui. C’est aussi pour ça que j’essaie d’avoir de la nouveauté, de la réédition, j’essaie de varier.

Oui c’est vrai que t’as un peu de tout en fait : des compilations, des musiques de films et de séries, t’as aussi bien du rock que de la pop, de la techno…

En fait si tu veux, quand j’ai acheté mes premiers disques, à l’époque il y avait des disquaires généralistes. On trouvait de la variété française, du rock, de la pop, de la musique progressive, un panel assez large finalement, et c’est ce que j’essaie de retranscrire aujourd’hui. Donc c’est à la fois, tous les styles, tous les genres, toute époque… J’essaie d’être le plus éclectique possible.

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D’ailleurs, tu les as tous écouté, ceux que tu vends ici ? T’en as pas mal quand même !

Non je les ai pas tous écouté! (rires) Mais si tu veux, quand j’écoute des disques, c’est à la fois pro et perso. J’ai collectionné des disques depuis 79 mais, c’est tellement vaste ! On fait un métier qui est passionnant, on découvre toujours des nouveaux trucs, tous les jours, grâce à un client, grâce à des gens comme vous, et c’est jamais la même chose. C’est ça qui rend ce métier passionnant aussi.

 Et ta boutique, tu penses qu’elle a quelque chose de plus que les disquaires lambda ?

En fait cette boutique, c’est la boutique que j’aimerais avoir quand je cherche des disques. Quand t’es disquaire, ta boutique c’est une partie de toi. Si tu descends voir mes confrères disquaires, ça sera la même chose, c’est une partie d’eux dans leur boutique. Chacun peut s’exprimer en fonction de son histoire, de son caractère, de sa personnalité.

Après, j’essaie de faire venir des artistes et faire des petits évènements régulièrement. Je suis pas tout à fait un disquaire 2.0 mais je suis un disquaire du 21ème siècle. Ca réinvente le disquaire traditionnel. J’essaie aussi de proposer des bouquins pour faire le lien, je fais aussi des accessoires pour mettre en valeur le vinyle. Tiki Vinyl Store c’est tout un petit univers.

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Tu penses que les gens ont à nouveau conscience de la valeur du vinyle et qu’ils ont une approche différente ?

Le retour du vinyle ça dépend de pleins de facteurs. Ecouter de la musique sur Internet, ça n’a pas ce charme qu’on attend quand on écoute un vinyle, y a pas le même son, écouter sur des petits écouteurs ou sur un téléphone c’est pas pareil… c’est carrément un autre processus. Avec le vinyle on prend le temps d’écouter la musique, morceau par morceau. Certains de mes clients achètent peut-être du coup moins, mais écoutent mieux.

Qu’est-ce qui rend authentique un vinyle selon toi?

Je pense que c’est l’objet en lui-même. On a des disques qui sont beaux, des tirages avec des gatefold, c’est-à-dire des doubles pochettes. C’est un véritable objet, un objet qu’on a envie de transmettre. Le MP3 tu pourras pas le transmettre réellement à tes enfants, le vinyle tu peux. Et c’est ça qui est important. T’as les textes imprimés, ça te permet d’avoir les paroles, de suivre. Nous avant on n’avait pas Internet, alors on apprenait les chansons grâce au texte des gatefold. Au début c’était un peu en yaourt mais après ça allait mieux (rires).

Et entre les vinyles « d’avant » et ceux « d’aujourd’hui », tu remarques une différence ?

Par rapport au vinyle d’avant, y a pas mal de marketing qui s’est mis autour de ça. Mais au niveau du support ça n’a pas changé. Ça a la même gueule, peut-être qu’ils ont rajouté deux trois choses sur les pochettes parfois pour une réédition, et encore. Mais après on peut partir dans des débats de puristes. Le principal pour moi c’est l’émotion que t’en retires. Parfois y a des gens qui me disent que je vends neuf des disques des années 50, et alors ? Si t’aimes Télévision en 77, et que tu veux l’écouter en 2015, ça peut toujours être la même émotion, pour ceux qui ont connu ou même pour ceux qui ne l’ont pas connu ! Y a même des disques qu’on écoutera encore en 2050, et tant mieux ! Comme je le dis souvent, le vinyle, c’est un support du présent et du futur. J’ai encore quinze ans à travailler et j’espère que je continuerai à en vendre pendant quinze ans.

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Toi, tu vends des vinyles, mais je suppose que t’en achètes aussi. Qu’est-ce qui te plait quand t’en achètes ?

Y a des gens qui achètent un vinyle pour l’objet simplement, pour le mettre sur des murs, pour le mettre en évidence, et qui ne l’écoute même pas, c’est juste pour l’objet, pourquoi pas. Moi, j’ai cet amour de l’objet, de l’artiste, du label, de l’histoire. Pour un mec comme moi qui n’écoute pas sur la musique du diable (l’ordinateur et Internet, ndlr), c’est important d’avoir des vinyles. On a le temps, on est suffisamment sollicité par le zapping, par le streaming… Prenons le temps d’écouter la musique, vraiment.

Justement, tu parles du streaming… L’industrie du vinyle a souffert du streaming pendant plusieurs années, mais on remarque un changement ces derniers temps : on sait par exemple que le marché américain du vinyle a généré plus d’argent que le streaming gratuit en 2015.* Qu’est-ce que t’en penses ? Tu penses qu’il s’agit simplement d’une phase, que c’est juste un « effet de mode » ou bien, au contraire, que c’est un véritable tournant pour l’industrie musicale ?

Je pense pas que le vinyle va revenir comme on l’a connu. En tant que disquaires, on est un peu les gardiens de la foi tu sais (rires). C’est un support qui reste intéressant pour ceux qui y accordent vraiment de l’importance. Ça revient et ça restera je pense, mais ça deviendra jamais un truc immense, je pense pas.

Après, est-ce que c’est une question d’effet de mode… Moi depuis le temps qu’on me dit que le vinyle c’est à la mode… Je travaille pas dans la mode ! Si je bossais dans la mode je vendrais quelque chose de passage. Mais le vinyle, ça existe depuis 1948, c’est fait par la main de l’homme, touché et vérifié par la main de l’homme, et on a une véritable émotion à dire ça. J’aimerais bien que ça soit un support qui continue d’exister, qu’il ne disparaisse pas. Parce que si tout se passe par Internet et par le streaming, qu’est-ce qu’on va devenir tous, vous, moi ?

*Selon le rapport 2015 de la Recording Industry of America (RIAA), les ventes de vinyles s’élevaient à 221,8 millions de dollars, soit 60 millions de plus que les sites de streaming.

Et du côté des maisons de disques, comment ça se passe aujourd’hui à ce niveau ? Tu ne penses pas que c’est une affaire de business qui surfe sur la vague et pour faire du fric ?

Oui ça reste un business, c’est une industrie comme on le dit souvent. Mais les maisons de disques doivent comprendre que des disques qui sont sortis dans les années 50, 60, 70, les vendre parfois jusque six fois et demi le prix que c’était à l’époque, c’est un peu une hérésie. Il faut qu’ils soient réalistes. Le vinyle, il faut le remettre à sa place. Les prix ont pas mal augmenté. Les maisons de disques et les labels doivent comprendre que l’on a envie d’en vendre et à prix abordables pour que tout le monde puisse s’y retrouver. Faut pas que ça soit réservé à une élite, faut que ça reste populaire. Les courbes se croisent, la courbe du CD est en chute libre et le vinyle augmente avec une progression à deux chiffres, mais faut pas que les maisons de disques le prennent comme un nouvel eldorado, parce que ça ne sera pas le cas.

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T’aurais un top 3 à nous communiquer ? Un album en tête, un artiste, une chanson ?

Alors… ça c’est super compliqué, c’est inhumain, ça devrait pas être possible (rires). Tu m’aurais dit 10 albums j’aurais pu t’en dire 10 direct… Bon, Queen, bien évidemment, et, toute leur discographie. J’ai toujours été un grand fan de Queen, j’ai grandi avec, et je les aimerai toujours.

Ensuite Thin Lizzy. C’est un grand mec métis qui a grandi près de Dublin. Soit il faisait de la musique, soit il devenait voyou. Il a décidé de faire de la musique. J’écoute n’importe quel de ses disques et je pleure, c’est certain.

Et après… Les Red Hot Chilli Peppers, mais dans les années 90. Energie, mélodie… C’est des américains mais ils ont ce côté très funk de Funkadelic que j’adore.

C’est marrant, tu nous dis ton top 3 plutôt rock au final et à côté de ça on voit tous ces genres différents dans ta boutique…

Oui mais ça, c’est autre chose ! Je le fais pour vous ! (rires). J’écoute du Queen mais ça m’empêche pas d’écouter du rap, d’écouter des trucs plus techno, de l’électro, de la pop… De toute façon, y a que deux sortes de musique : la bonne, et la mauvaise. Y a celle qui te touche, et celle qui ne te touche pas.

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Tiki Vinyl Store, 13 rue René Leynaud, Lyon 1er


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