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ITW : P.MOORE – GENERATION RAVE

Cet été, nous avons rencontré Patrice aka P. Moore à la terrasse du Bistrot Jutard. Très actif dans les années 90 aux côtés des « révolutionnaires » techno comme Laurent Garnier, il fait parti de ceux qui ont lancé Nuits Sonores. Quelques semaines après le festival, c’était l’occasion pour nous de discuter d’avant, de maintenant et d’après. Un long bavardage plein de vécu en somme, retranscrit « presque » mot pour mot ci-dessous.

Photo à la une : P. Moore lors de sa Boiler Room © Gaetan Clément


Mxl : Hello P. Moore comment vas-tu ?

P. Moore : Bonjour ! Ecoute ça va pas mal merci !

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Aujourd’hui on se voit à la Croix Rousse, c’est un peu ton quartier ici ? 

Oui je suis résident à la Croix Rousse depuis 7 ans maintenant, c’est un quartier que j’affectionne tout particulièrement, on l’appelle « le village » à Lyon. Ce n’est pas une appellation erronée, il y a un vrai cadre, une qualité de vie. Je n’en partirai pour rien au monde. À part pour retourner vivre à la campagne éventuellement…

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Lyon c’est quoi pour toi ? Ta ville, ta patrie, ton cœur ?

Je ne suis pas lyonnais d’origine puisque je suis né dans la Drôme. Mais bon, ça fait maintenant 35 ans que j’habite à Lyon et c’est vraiment ma ville d’adoption et de cœur. C’est une ville que je trouve absolument géniale, le juste milieu entre petite et grande ville. Vraiment très agréable à vivre. Et puis culturellement, il se passe des choses très intéressantes depuis que notre (ancien) maire Gérard Collomb a su dynamiser et insuffler une belle énergie.

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Ces derniers temps on a beaucoup entendu parler de Laurent Garnier qui passait « la jeunesse emmerde le front national » pendant la période électorale. Est-ce que tu penses qu’en tant qu’artiste il faille passer des messages politiques ?

Chacun est libre de ses opinions. En tant que personnage public, le message peut être vite relayé dans les médias, libre à chacun de s’exprimer. À titre personnel je trouve quand même intéressant, voir même important, de le faire sur certains sujets, ne pas rester quelqu’un de politiquement correct, qui aligne « mécaniquement » les sourires  tout en restant très lisse. C’est important d’avoir des partis pris quand cela est nécessaire. Laurent fait partie des gens extrêmement intègres, quand on le connaît on sait que c’est quelqu’un d’entier, qui n’est pas du tout langue de bois. Il a tenu, à travers sa musique à exprimer une part de ses opinions ou en tout cas traiter d’un sujet d’actualité malheureusement incontournable. Mais ce n’est pas nouveau, il l’avait déjà fait par le passé sur d’autres sujets. Ça a été un peu monté en épingle notamment par les réseaux sociaux.

Après, je trouve ça très important que des artistes puissent s’exprimer. On l’a vu aux États Unis avec les prises de position à l’époque contre Bush, ensuite pour Obama et maintenant contre Trump. C’est important de défendre une opinion face à des contre vérités souvent prônées par des médias extrêmement manipulés et manipulateurs. En tout cas dans l’Histoire l’artiste est le symbole d’une liberté et de la liberté d’expression en particulier. J’ajouterai même que de toute façon, au delà du fait d’être moi-même DJ voir artiste, l’histoire de la techno, des raves, etc. montre un acte non pas de rébellion mais en tout cas de contre courant et reflétait une volonté de liberté artistique et d’expression qui été peut être mise à mal par un certain diktat des maisons de disques et des médias qui allaient de moins en moins vers la nouveauté. Quelque part organiser une rave était aussi une forme d’acte « politique ».

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« Je trouve ça très important que des artistes puissent s’exprimer. On l’a vu aux États Unis avec les prises de position à l’époque contre Bush, ensuite pour Obama et maintenant contre Trump. C’est important de défendre une opinion face à des contre vérités souvent prônées par des médias extrêmement manipulés et manipulateurs. »

Au Sucre avec son copain Laulau © Gaetan Clément

Au Sucre – P.Moore et Laurent Garnier © Gaetan Clément

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Qu’est-ce que tu penses de l’arrivée d’internet dans cette histoire là ? Avant pour manifester une opinion politique ou aller contre une façon de penser on se rencontrait physiquement, aujourd’hui il y a les réseaux sociaux etc… Ton avis là dessus ? 

Effectivement c’est une question très difficile, impossible d’y répondre de manière complètement négative ou affirmative. Internet a été une révolution dans cette recherche de liberté d’expression et dans la communication. Ça a permis à des contre courants de pouvoir se faire connaître. En terme artistique c’est un très bel outil qui permet de sortir du moule façonné par les médias traditionnels. De manière générale tout ces outils de communication – téléphones, réseaux sociaux, etc. – au risque de paraître vieux jeu, j’ai l’impression que l’utilisation massive au quotidien de ceux-ci en déforme l’intérêt. Aujourd’hui on est tout le temps connectés, le nez sur les écrans. On en perd le sens profond de l’échange et de la communication, j’ai un sentiment mitigé à ce propos et le trop est l’ennemi du bien. On a perdu du savoir vivre et de la débrouillardise au quotidien. C’est dommage. Un exemple bateau : je vais au cinéma et je vois la moitié du public qui est sur son écran même pendant le film et ça me désole. Ce sont des outils qui doivent accompagner et aujourd’hui les gens n’ont plus l’air de savoir vivre sans, plus de sens pratique et c’est désolant. Pour moi il faut prendre beaucoup de précautions par rapport à ça. S’en servir comme un plus mais ne pas se laisser envahir.

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Quel a été ton vrai premier projet d’artiste ? À quel moment tu t’es dit : « c’est ça que je veux faire » ?

Je suis dans la musique depuis tout petit. J’ai commencé la batterie à 9 ou 10 ans. C’est quelque chose qui m’a toujours interpellé et qui m’a fortement influencé. J’avais la chance d’habiter enfant à la frontière belge. La Belgique, contrairement à la France, avait à l’époque déjà de nombreuses chaînes de TV spécialisées qui programmaient des émissions musicales très intéressantes. Ça a vite bercé ma jeunesse. Quand j’ai pu côtoyer le milieu des DJ j’ai très vite accroché. Ces techniques, voir cette technologie m’a vraiment impressionné et j’ai trouvé là une forme d’expression et un outil de communication de cette musique. A 14-15 ans j’achetais mes premières platines et commençais à mixer. C’est évidemment aussi l’apparition des vraies cultures électroniques fin 80, début 90 qui m’a définitivement conquis et persuadé de franchir le pas, de me consacrer à cette culture. Quand j’ai commencé à faire ça et que j’ai été en âge de travailler, j’ai débuté comme tout le monde à l’époque dans des discothèques généralistes. Très vite je me suis lassé du manque d’innovation et du côté «has been » de ce que les clubs français proposaient, ce formatage médiatique comme je l’évoquais tout à l’heure, des tubes, des tubes, des tubes, du top 50. Quand j’essayais de m’aventurer autre part ça ne passait plus du tout donc quand on a vu cette culture techno et rave envahir la France autour de 91-92 ça été le déclic. Effectivement vivre ces premières soirées, de voir les premiers grands DJ de l’époque – dont fait partie Laurent Garnier – m’ont convaincu pleinement et définitivement. On avait pas encore assez de recul pour parler de révolution mais j’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose d’unique et nouveau dans le paysage artistique qu’était celui des années 80. Et pour ceux qui s’en souviennent, l’ont connu ou étudié c’était pas franchement la joie et ce dans tous les styles musicaux. Le rock s’essoufflait complètement aussi. Ça été un vrai nouveau souffle. Pour moi dans l’histoire de la musique contemporaine il y a eu 3 grandes révolutions : le jazz, le rock et la musique électronique. Pour te répondre en un mot : c’est la musique en elle-même qui m’a poussé à faire tout ça.

« Quand j’ai pu côtoyer le milieu des DJ j’ai accroché très vite. Ces techniques, voir cette technologie m’a vraiment impressionné et j’ai trouvé là une forme d’expression et un outil de communication de cette musique. »

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Qu’est-ce qui a pu te faire douter à un moment de ta vie sur ton projet artistique ?

Je n’étais pas que DJ, j’étais partie prenante dans l’organisation et programmateur. Quand on a commencé à vivre le début de la répression anti-techno je me suis extrêmement investi dans cette lutte notamment par la création de Technopol (association de défense des arts et musiques électroniques ndlr) puis de la première Techno Parade. Mais très vite la répression a fait beaucoup de dégâts sur la scène et en tant que DJ j’en avais vraiment marre, j’avais perdu la fibre parce qu’on rencontrait de plus en plus de problèmes. A l’aube de la trentaine, lassé du combat, de ce manque d’expression et de passion qui en a résulté j’ai préféré lâcher l’affaire.

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De quoi es-tu le plus fier également ?

D’avoir participé dès le début à cette aventure des raves. J’en suis très fier et très heureux. Les nouvelles générations qui n’ont pas participé à tous ces combats, qui sont nées avec la révolution internet, une culture extrêmement accessible et popularisée n’ont pas ce vécu. Je veux pas être ancien combattant et absolument pas nostalgique puisque ce qu’on vit aujourd’hui est extraordinaire mais on s’est vraiment battu à l’époque pour y arriver. Voilà je suis très fier d’avoir participé et vécu de l’intérieur la naissance de cette culture, d’avoir pu m’exprimer à travers le djing qui était la forme qui me plaisait le plus. D’avoir vécu une carrière de DJ et d’avoir pu en vivre pendant un moment, c’est une sacré fierté aussi, un accomplissement personnel.

Le closing de la Nuit 4 de Nuits Sonores

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On parle de « come-back » sur le site internet de Nuits Sonores mais est-ce que tu t’es vraiment arrêté en fait ?

A la fin des années 90 / début 2000 j’abandonne ma carrière de DJ. J’ai préféré mettre tout ça de côté et reprendre une vie « normale ». A l’aube de la trentaine il fallait aller bosser, avoir une fiche de paie, payer son loyer, etc. Après, le projet Nuits Sonores a commencé à prendre et j’ai fini par m’investir. Un peu méfiant au début. Après la première édition, le festival a connu le succès critique et publique qu’on connaît et j’ai complètement replongé dedans après la 3ème édition. J’ai lâché mon boulot pour me consacrer 100% à ça. En quittant Arty Farty (l’association qui gère Nuits Sonores ndlr) en 2014 pour prendre du recul et me reposer, j’ai pris une période sabbatique de quelques mois. Au bout d’un moment je me suis réveillé un matin avec cette envie de renouer avec cette vieille passion, de retrouver les platines. J’avais du temps devant moi, l’esprit plus aéré, nettoyé. La passion de la musique était revenue, plus forte encore. Donc j’ai repris le mix et de fil en aiguille c’est reparti. Comme il y a un scène très forte à Lyon, on m’a vite reproposé de jouer, ça s’est fait naturellement. On parle de deuxième carrière, de come-back mais je suis même pas sûr qu’on puisse parler de carrière même si ça m’a permis d’en vivre. En tout cas je vis ce retour aux platines avec beaucoup de joie et de passion que j’avais perdu au fil des années. Aujourd’hui c’est la passion qui parle avant tout.

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Qu’est-ce qu’il manquerait à ta carrière pour que tu puisses te dire « c’est bon j’ai fait tout ce que je voulais » ? Et surtout est-ce qu’il existe ce point final ?

J’espère que non ! En tout cas ce serait un contre sens avec l’essence même de cette culture qui est toujours une marche en avant, créatrice, novatrice, qui j’espère ne succombera pas à des formats économiques et marketing trop établis. Je souhaite continuer tant que cette passion subsiste. J’espère avoir plus de dates, pouvoir mixer devant le plus de monde possible et continuer à m’éclater puisque je prends un pied incroyable quand je le fais. Pour répondre plus directement à ta question, j’aimerais trouver un lieu – si possible un club vu que je suis issu de cette culture là – qui aurait une vraie ambition et être un vrai résident pour développer ce que j’ai envie de faire et programmer les artistes que j’ai envie de faire venir. Principalement les Djs français puisque je trouve qu’on a un super vivier de gars talentueux mais qui ont malheureusement de plus en plus de mal à s’exprimer. C’est un peu dommage qu’on ait perdu ce qui faisait notre force. Voilà ce serait un aboutissement dans ma vie artistique !

«  Je trouve qu’on a un super vivier de gars talentueux mais qui ont malheureusement de plus en plus de mal à s’exprimer. C’est un peu dommage qu’on ai perdu ce qui faisait notre force. »

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On espère que cet appel du pied sera entendu !


Quel est pour toi la plus grosse différence entre le public d’hier et d’aujourd’hui ? Est-ce que tu sais toujours aussi bien l’appréhender ?

Au risque de paraître encore vieux jeu et nostalgique, il me semble que le public des premières teufs était novice donc par définition un public de curieux. Très ouvert, qui ne savait pas forcément ce qu’il venait écouter. Combiné à la fraîcheur de ce contre courant artistique, la grande majorité du public était déjà féru de musique et cultivé. Ça a donné une génération spontanée qui a pris en pleine face un courant auquel elle n’était absolument pas préparée, initiée. La grosse différence aujourd’hui avec la démocratisation des outils technologiques, les jeunes générations sont quasi nées avec cette culture sans avoir à aller la chercher. Ce n’est pas la même démarche. Au delà du coté artistique, on ressent les même vibes, les mêmes vibrations qu’à l’époque même si ce n’est pas une découverte pour le public de maintenant. J’entends parfois des réflexions quand par exemple Laurent Garnier va jouer un autre style en disant « C’était pas bien ». J’ai un peu peur alors qu’une partie du public tombe dans les travers de la musique formatée et des choses toutes faites contre lesquelles on a cherché à lutter. Il faut rester ouvert sur cette musique en perpétuelle évolution.

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Et que penses-tu que le DJ représente aujourd’hui ?

Le star system a rattrapé la musique électronique, c’est sûr ! A l’époque le DJ était un inconnu, il n’était pas mis en valeur. Aujourd’hui avec les médias, internet, etc. il est sur le devant de la scène. On a tendance à oublier ce qu’était l’âme du djing. Aujourd’hui beaucoup de ces mecs là n’ont pas une culture si large, ne savent pas s’adapter au public, ne savent pas jouer de tout. Des superstars qui ont des playlists toutes faites et qui ne pourront pas jouer 15 minutes de plus que prévu c’est regrettable. Je sais que je fais partie de la vieille génération qui adore jouer très longtemps. Il faut arrêter de critiquer un DJ techno qui va se mettre à jouer de la funk ou du jazz parce que c’est ça le djing à la base. Aujourd’hui c’est peut être devenu un peu une machine à fric qui se déshumanise. C’est désolant de voir les programmations interchangeables des festivals d’été. Tu retrouves à chaque fois les 20 mêmes. Y’a des questions à se poser pour l’avenir. Il faut aussi faire attention à ce que ces festivals ne deviennent pas notre nouveau média de reconnaissance et rester ouverts à ce qui se fait ailleurs, aux scènes locales, aux petits organisateurs, etc. Comme tu as pu le voir, le formatage est quelque chose que je déteste dans la culture comme partout. C’est le danger qui guette nos sociétés modernes.

« Il faut aussi faire attention à ce que ces festivals ne deviennent pas notre nouveau média de reconnaissance et rester ouverts à ce qui se fait ailleurs, aux scènes locales, aux petits organisateurs, etc.. »

 

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Est-ce que ça t’arrive de penser à la musique du futur ? Comme aujourd’hui par exemple on voit que le jazz puis la soul puis la disco ont amené la house music ou le hip hop et c’est après 20 ans qu’on se dit « ha ouais c’est big stuff en fait ». À quoi elle ressemblera pour toi cette musique ?

Je ne me projette pas aussi loin tellement la période musicale qu’on vit aujourd’hui est riche et complexe. Mais je pense de toute façon que la prochaine révolution sera dictée par la prochaine révolution technologique. La musique électronique en est une définition. C’est très difficile d’imaginer quelle forme elle prendra. Déjà la révolution rock a amené l’électricité dans la musique et à l’époque on se disait « Qu’est-ce qu’on pourra faire de plus après ça ? ». L’informatique a permis une révolution musicale, donc quelle sera la prochaine révolution technologique ? Je pense qu’aujourd’hui personne ne peut le prédire.

Merci Patrice !


Jean-Melchior St-m

Rédacteur
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