théâtre immersif lyon
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On a participé à une expérience de Théâtre Immersif à Lyon.

Expositions immersives organisées à l’atelier des Lumières à Paris, théâtre et cinéma immersifs au sein du projet DAU, prière de toucher au MBA, les immersions et plongées culturelles semblent avoir le vent en poupe. A l’occasion d’une expérience sensorielle proposée à la Commune de Lyon, nous nous sommes laissés tenter par le théâtre immersif. Retour sur expérience.


Si la Commune est un lieu que l’on ne présente plus à Lyon depuis son ouverture en 2018, cette dernière nous avait davantage habitué à des expériences olfactives plutôt qu’immersives. Malgré une riche programmation et une cuisine qui trempe le visiteur dans des soupes ramen et des cheese naans, nous n’avions pas encore eu l’occasion de nous adonner aux expériences totales.

© La Commune via son blog

Déçus de ne pas pouvoir faire couler d’encre sur l’extravagant projet DAU resté à Paris, habitués à notre fête des Lumières interactive et fatigués de danser en marge des défilés de la biennale de la Danse, quelle ne fut pas notre joie de découvrir l’expérience proposée par le théâtre de Shakespeare Ghost.

Présentée comme une « expérience inédite, une aventure personnelle et sensorielle qui ne ressemble à aucune autre », nous ne pouvions qu’être enthousiastes à l’idée de notre rendez-vous en terre impromptue.

La Compagnie Thepsis s’est donnée pour objectif de représenter le légendaire Roméo et Juliette de Shakespeare, probablement la pièce de théâtre la plus réinterprétée, modernisée, transfigurée voire… défigurée sur petits écrans (la version telenovela « Romeo y Julieta » argentine vaut la palme du nanar). Malgré notre scepticisme premier, nous nous accrochons à notre curiosité comme à un mât directeur.

Galvanisés par l’idée de plonger dans les abîmes du théâtre de Shakespeare, nous prenons nos places pour la soirée du dimanche soir à 21h30. Les équipes organisatrices nous expliquent qu’il faudra être présent avec 30 minutes d’avance, et passer en toute discrétion par l’entrée arrière de la Commune… De quoi nous donner l’impression d’être les complices d’un secret bien gardé. Réglés comme une horloge suisse, enflammés comme la flèche de Notre-Dame, nous arrivons à 21h précises.

Placés dans l’espace extérieur de la Commune, on nous fait passer sous une tante en nous invitant à boire des bières, manger des hot-dogs et humer l’odeur qui s’échappe des merguez. Immergés, nous le sommes, mais pas encore comme nous le pensions. Nous nous asseyons sur les tables de la cour extérieure, et nous remarquons que les grandes vitres de la Communes sont masquées par des bâches. Un premier groupe est en fait déjà en plongée, et nous serons les suivants.

De longues minutes d’attente laissent s’échapper de la Commune de mystérieux cris, et l’ambiance se fait de plus en plus inquiétante. Finalement, intégralement vêtu de noir et anonymisé par des masques vénitiens au long nez, le staff nous invite à recouvrir nos visages de masques blancs. Les premiers rires dissipés, nous sommes invités à rentrer dans la Commune qui représentera, durant une petite heure, la sanglante ville de Vérone.

Un comédien voilé par son masque doré fait office de guide, et d’une voix heureusement grandiloquente (le théâtre immersif n’est pas très adapté aux personnes de petites tailles), ce dernier nous dresse le cadre de l’action en clamant la première réplique de Roméo et Juliette. Nous sommes ensuite invités à déambuler dans la Commune.

© Trailer officiel de Shakespeare's ghost

Le théâtre immersif vise à abattre le quatrième mur imaginaire qui sépare habituellement les acteurs des spectateurs, en permettant à ces derniers d’être au plus près des acteurs. Il s’agit de faire sauter les conventions théâtrales classiques, et d’en créer de nouvelles. Ainsi, la responsabilité et l’implication du spectateur est accrue dans cette expérience. Pourquoi vais-je décider de suivre tel comédien ou telle histoire, plutôt que telle autre ? Vais-je m’assoir avec telle comédienne et partager un verre avec ? Les questions submergent dès les premières minutes.

Cachés par nos masques immaculés, nous déambulons sans sens prédéfini, au gré des envies, comme dans un carnaval de Venise qu’on aurait rapatrié à Lyon. Je dois fréquemment me mettre sur la pointe des pieds ou jouer des coudes pour pouvoir observer les actions. Cet inconfort immersif équivaut à se retrouver face à un poteau à l’Opéra, avec toutefois la possibilité de s’en dégager.

© Carnaval de Venise via évasions secrètes

 

Une fois les différents espaces scéniques découverts, une étrange sensation m’envahit. Où dois-je aller ? Que vais-je rater ? Vais-je comprendre l’action si je décide d’aller dans telle salle, ou dans telle autre ? Je subis de plein fouet cette tendance des millennials qu’on appelle « FOBO » (Fear Of Better Option), soit l’angoisse chronique de faire des choix. Habituellement, dans sa narration linéaire et ses conventions bien rassurantes, le théâtre m’apaise : les acteurs et actrices m’emmènent dans leur histoire, et je les observe depuis le confort de mon fauteuil, sans avoir besoin de faire des choix.

Ici, tout est brouillé. Je ne comprends rien, je ne sais plus tout à fait où je suis, et mon masque semble de plus en plus inconfortable. Les actions s’enchaînent, les verres se brisent, les personnages déambulent également dans une valse carnavalesque dont je ne parviens pas à suivre les notes, ni même le rythme. Les personnages ne parlent pas, ils miment, ils crient, ils gesticulent, ils dansent même. De la musique techno éclate soudain dans la Commune et achève de me déboussoler. Mais où est Roméo ? Qui est Juliette ? Pourquoi une bonne sœur se noie-t-elle dans du vin ?
Engourdie par l’incompréhension, cachée derrière une forêt de grandes têtes masquées, je prends une grande inspiration.

Je me souviens de mes cours sur le théâtre élisabéthain, le chaos ambiant qui régnait au Globe de Londres et les pièces interminables dans lesquelles le public évoluait dans un cadre panoptique. L’épigraphe latine « Totus mundus agit histrionem » (« le monde entier fait l’acteur ») écrite à l’entrée du Globe aurait pu être reprise à la Commune en cette soirée. L’intérêt d’une pièce immersive pour reprendre Shakespeare m’éclate au visage comme un concept.

Expérience ambivalente par excellence, nous faisons tomber les masques dans une dernière scène qui nous laisse sans voix. Nous repartons toutes et tous en silence, tout à la fois secoués et interloqués par cette heure écoulée. Était-ce vraiment du théâtre ? Déambulions-nous dans un parc à thème ? Dans une maison hantée ? Dans un bal masqué ? Avons-nous fait les bons choix en suivant tel évènement plutôt que tel autre ? Devrions-nous retenter l’expérience ? Autant de questions qui resteront en suspens.

A notre connaissance, aucune autre expérience du genre n’est programmée pour les prochains mois à Lyon. Le Secret, ancienne usine désaffectée à Paris, programmait régulièrement des pièces immersives inspirées de Shakespeare. Il a malheureusement fermé.

Et vous, vous y étiez ? Réagissez ici. 


Emmanuelle Renault

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