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La fête au musée ?

Les musées investis par les collectifs et les promoteurs de musiques électroniques ? C’est sans conteste une bonne alternative aux clubs et aux bars souvent saturés par le public et une façon d’élargir une scène événementielle parfois trop restreinte. Cette nouvelle pratique d’organiser des événements en dehors des lieux classiques ne seraient-elle pas également une nouvelle manière d’aborder la fête et la culture ? C’est le pari relevé par les Chantiers Électroniques du collectif Encore.

Photo à la une © Encore

Le club est un terrain de jeu pour les musiques électroniques. Peut-être même le principal, à la vue du public toujours plus étendu qui s’y retrouve chaque semaine pour consommer une programmation variable. Mais si l’on peut enchaîner les line-up les plus divers, l’espace trouvera toujours ses limites. Dans une ville comme Lyon, qui peut au moins se prévaloir d’un semblant de scène clubbing, on peut très rapidement se laisser gagner par la lassitude d’avoir à affronter des lieux bondés pour venir écouter ses artistes préférés. Capacité poussée à son maximum, voir bien au-delà, pour accueillir toujours plus de monde, toujours les mêmes prix astronomiques au bar, les mêmes vestiaires obligatoires (parfois non, c’est vrai), les mêmes fumoirs, les mêmes terrasses, la même proximité qui dérange certains.

Alors oui, on rétorquera que c’est aussi ça, l’expérience des clubs : si ça sent pas la sueur et le poppers, si ton voisin ne danse pas à moins de douze centimètres de toi, si les toilettes ne sont pas un enfer et si on te renverse pas au moins trois bières dessus, tu n’as pas festoyé comme il se doit.

Toutefois, on peut comprendre l’envie, pour certains, de chercher d’autres manières de sortir. Alors, quelles alternatives ? La scène underground nous offre alors une perspective différente sur la fête, qui vient s’opposer à plusieurs caractéristiques des clubs surveillés et encadrés. Dans les squats, les usines abandonnées, voire jusqu’en périphérie des villes et dans les campagnes, on trouve son bonheur. Ces lieux informels, éphémères, se développent depuis longtemps et fournissent à ceux qui en ont besoin une bouffée d’air festive et contre-culturelle.

Cette scène, qu’on pourra même qualifier de « contre-scène », ou de « scène off » participe aussi à la diffusion culturelle et artistique d’une ville, et l’intégrer à une réflexion sur les lieux de vie nocturne, et leur répartition géographique est tout à fait justifiée. Considérer une scène culturelle à la fois dans sa partie visible et dans sa partie cachée, c’est ce à quoi s’emploie le géographe Boris Grésillon, dans sa Géographie de l’art :

« Il faut considérer à la fois les lieux « off », et l’utilisation hybride et trans-artistique du « in ». Il faut être sensible aux lieux invisibles ou cachés, ceux qui n’ont pas pignon sur rue et qui pourtant touchent un public, même modeste et qui, par conséquent, participent à la diffusion de l’art eu sein de la société. De plus en plus, la culture et l’art se conjuguent au pluriel. »

La culture et l’art se conjuguent au pluriel. Saluons alors la multiplicité des lieux et des approches, entre le off et le in.

Plus récemment, cependant, une autre voie est apparue, qui sort également les musiques électroniques des clubs mais les maintiennent dans un cadre institutionnalisé. On pense ici aux événements qui s’organisent dans des lieux culturels qui ne sont, à première vue, pas prévus à cet effet.

encore mac
© Brice Robert

 

 

C’est ce qu’a expérimenté Encore, le 28 janvier dernier, avec les Chantiers Electroniques. L’événement se tenait au MAC (Musée d’Art Contemporain), et proposait un concept inédit à Lyon : entre deux expositions, plusieurs salles étaient récupérées par le collectif pour y faire jouer trois artistes reconnus de la scène house française : Sentiments, Hugo LX et Mézigue. Un line-up solide, bien que très classique, qu’on aurait facilement pu imaginer dans un grand club de la région, sauf que c’est au musée que les trois artistes ont joué leur sélection.

Les places étaient volontairement limitées pour faire rentrer un public restreint : pas plus de quelques centaines de personnes se sont donc retrouvées un dimanche, à partir de 14h pour danser sur le parquet du MAC. Musicalement, ce fut au niveau. Sentiments, figure lyonnaise du collectif Groovedge, a démarré en douceur et s’est même aventuré vers une disco chaleureuse pour ouvrir le plateau, en réchauffant un public réactif et visiblement ravi d’être présent. Si le set de Hugo LX s’est, lui, maintenu dans des carcans très classique de la house, avec des morceaux groovy, souvent déjà connus, le parisien a tenu la barre jusqu’à l’arrivée de Mézigue. Le poulain de l’écurie D.KO a alors réalisé un closing  magistral, au grand bonheur d’une foule conquise, mélangeant une sélection parfois pointue avec quelques uns de ses propres morceaux. Un set aux sonorités « raves », assez caractéristique de ses productions : un franc succès.

Dans la grande salle où ont défilé les trois DJs, la scénographie est toutefois restée sobre. Une installation de tubes lumineux surplombaient la scène, donnant une lumière intéressante à l’endroit. Dans les autres parties, des échafaudages agrémentaient l’espace et donnaient au lieu une allure industrielle qui tranchait avec les murs blancs et le parquet du musée, pour un rendu intéressant. C’est à Manon Simonot d’Anemön Studio que l’ont doit ce travail sur le décor, qui colle finalement bien à l’esprit « chantier » de l’évenement.

encore mac
© Brice Robert

Dans le coin chill, un atelier scénographie permettaient aux volontaire de créer eux-mêmes leur tote-bag décoré du logo des Chantiers Électroniques, tandis que dans une salle à part, l’équipe de HÎM TiVi était présente. Ce collectif de vidéastes avait installé sa caméra devant un grand fond vert, laissant les participants se mettre en scène dans des décors parfois psychédéliques. Pour les curieux, le report vidéo (parfois assez cocasse) est disponible ici.

Un bel événement, donc, qui peut toutefois nous laisser « frustrés » par son côté inachevé. Aurait-il été possible d’aller plus loin dans l’utilisation d’un espace aussi original que celui du mac ? Probablement. Toutefois, comme Encore le rappelle, il ne s’agissait là que d’un premier chantier et il est important de noter que les œuvres ne pouvaient pas être utilisées pendant l’événement, pour des raisons d’assurance. Cela aurait pu être un moyen d’entrer réellement en résonance avec la ligne artistique du MAC.

Coïncidence ? Le même jour, un brunch était organisé au Musée des Beaux-Arts, en plein centre-ville. L’association Beaux-Arts Campus, créée par des étudiants, s’était pour l’occasion associée avec La Dominicale pour proposer des mets de qualités à déguster sur de belles sonorités : boogie, house, cumbia…

© La Dominicale

L’événement, qui était donc organisé par des étudiants  de plusieurs écoles lyonnaises, avait cette fois un lien direct avec une exposition du musée : Los Modernos, qui rassemble de très belles œuvres mexicaines pour les faire dialoguer avec certaines pièces de l’exposition permanente. L’objectif, en plus de proposer un moment de détente et de restauration, était clairement de promouvoir l’exposition, d’en encourager l’accès et de faire le lien entre les arts culinaires, la musique, et les collections du musée. Le tout se déroulait dans une magnifique salle du musée (photo ci-dessus).

Que peut-on alors penser d’un rapprochement entre un lieu « in » et une musique qui vient du milieu « off » ? Rapprenons, à nouveau, les mots de Boris Grésillon, notre géographe de l’art :

« Autant un musée mais aussi un opéra ou un théâtre de répertoire peut être perçu par une partie de la jeunesse comme un lieu culturellement mort, ou du moins fermé, réservé à une élite, autant un club techno ou un théâtre « off », plus encore un centre culturel alternatif, sera plutôt considéré comme un lieu artistique ouvert, et accessoirement un lieu de tous les apprentissages : à l’art, à d’autres genres artistiques que ceux enseignés à l’école, à la société dans toute sa diversité, à la politique parfois, à l’amour également. »

Dans l’imaginaire de la jeunesse, il y aurait donc une culture « ouverte » et une culture « fermée ». Chacune d’entre elles véhiculant une forme d’art particulière, l’une accessible, l’autre élitiste.

Faire entrer les musiques électroniques dans les musées brise cette hiérarchie culturelle, proclamant que tout art peut se nourrir d’un autre, sans distinction.

Il y a donc beaucoup de choses à essayer, et de questions à se poser. Comment voir le rapprochement de ces deux cultures ? Est-ce réellement une pratique inédite ? A quel point peut-on pousser la logique ?

Force est de reconnaître que la pratique a ses limites : les Chantiers Électroniques ont certes aménagé un espace avec une certaine réussite, mais sans intégrer d’œuvres ou de performances qui auraient pu être fournies par le MAC. Le pari de la collaboration artistique entre les deux univers est toutefois pris et la suite est attendue avec impatience. A l’image du nom de l’événement, un vrai chantier est peut-être ouvert : les bases sont là, construisons !


Léo Barron

Rédacteur Make x France
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